Un ballon, une poubelle et un pari de bas d'immeuble
Le 6 décembre 2019, au 24 rue Jules Vallès, dans le quartier des Pyramides à Évry-Courcouronnes (Essonne), personne ne filme un exploit sportif. Un groupe de jeunes s'amuse au pied d'un immeuble autour d'un défi tout simple : faire rentrer un ballon de football dans la minuscule fenêtre du local à poubelles, perchée en hauteur sur la façade. Cette ouverture rectangulaire ressemble, vue d'en bas, à s'y méprendre à la lucarne d'un but de football — celle que visent tous les attaquants du dimanche.
Un habitant du quartier, surnommé « L'ancien », est appelé pour tenter sa chance. Il s'exécute du premier coup, d'une frappe enroulée qui vient se loger précisément dans l'ouverture. La scène, filmée au téléphone par un proche, dure quelques secondes à peine. Elle suffira.
D'où vient la lucarne d'Évry, exactement ?
C'est la question que tout le monde finit par se poser en tombant sur les vidéos qui en découlent : d'où vient la lucarne d'Évry ? La réponse tient en une frappe unique, postée dans la foulée sur les réseaux sociaux. En quelques jours à peine, le clip cumule près de 7 millions de vues cumulées sur les différentes plateformes, selon les décomptes de l'époque relayés par la presse. franceinfo consacre alors un article à « la lucarne magique d'Évry, un exploit qui a enflammé la toile », et le lieu devient un point de passage obligé : des jeunes de toute l'Île-de-France viennent tenter le même tir, filment leur essai, échouent, recommencent.
Le Bondy Blog racontera plus tard comment ce quartier populaire, davantage associé dans les médias nationaux à des faits divers, s'est retrouvé sur toutes les lèvres pour une raison presque poétique : viser, ensemble, une fenêtre.
Une punchline naît dans la foulée de l'exploit : « Ça doit être ça ouais », lancée par l'un des témoins de la scène au moment où le ballon rentre, devient la réplique qu'on ressort pour ponctuer un moment absurde, un coup de chance inattendu ou une explication qui ne convainc personne. Le mème Ouais ça doit être ça ouais capture exactement cette moue dubitative, mi-sceptique mi-amusée, qui a continué de tourner sur TikTok et Snapchat longtemps après que la vidéo originale soit tombée dans l'oubli du grand public.
Une punchline qui voyage plus loin que sa vidéo
Ce mécanisme n'a rien d'isolé sur les internets français : une phrase sortie d'un contexte précis finit par vivre sa vie propre, coupée de son origine. C'est exactement ce qui est arrivé à Juste ouais ? C'est exceptionnel comme article, une autre réaction blasée devenue formule passe-partout, ou à la punchline « Mais oui c'est clair » d'Eddy Malou, encore citée bien après que la plupart de ceux qui la reprennent aient oublié le contexte exact de l'interview.
Quand la lucarne devient plus grande que le quartier
À partir de 2020-2021, la lucarne d'Évry quitte le registre du fait divers amusant pour devenir une référence pop assumée. Le clip officiel de la chanson des Bleus pour l'Euro 2020 y glisse un clin d'œil. Puis, en 2021, Adidas frappe plus fort encore : dans une publicité conçue par l'agence Buzzman, Lionel Messi lui-même tente le tir depuis le toit d'un immeuble d'Argenteuil, sous le message « Peu importe qui croit en toi tant que toi tu y crois ». Dans le film, le ballon termine évidemment sa course dans la fameuse ouverture d'Évry. Une fenêtre de local à poubelles, filmée par des adolescents un soir de décembre, se retrouve ainsi partagée à l'écran avec l'un des meilleurs footballeurs du monde.
Ce grand écart — entre l'anonymat du quartier des Pyramides et la lumière d'une campagne mondiale — n'est pas sans rappeler d'autres histoires françaises où une punchline de rue finit citée bien au-delà de son cercle d'origine, comme celle de Zinedine Zidane fondant en larmes sur TF1 et lâchant « c'est les émotions », devenue elle aussi un réflexe de commentaire sur les réseaux dès qu'une émotion déborde à l'écran. On retrouve d'ailleurs l'histoire complète de ce moment dans notre article sur le jour où Zidane a lâché « c'est les émotions » en pleurant sur TF1.
Ce qu'il reste de la lucarne aujourd'hui
Sept ans après la vidéo originale, la fenêtre du 24 rue Jules Vallès existe toujours, et le défi continue d'attirer des curieux venus vérifier, en vrai, la taille de l'ouverture — toujours plus petite qu'on ne l'imagine en la voyant à l'écran. Mais c'est surtout la punchline qui a survécu à son décor : « Ça doit être ça ouais » circule aujourd'hui indépendamment du foot, de la banlieue et même du souvenir de Djibril, purement comme outil de réaction. Comme beaucoup de punchlines devenues mèmes sans qu'on connaisse forcément le nom de leur auteur — pensez à « ça va péter, vous allez fuir » de Daniel Safu —, la lucarne d'Évry a fini par appartenir moins à ceux qui l'ont filmée qu'à tous ceux qui, depuis, la citent sans même savoir d'où elle vient.







