Il y a immanquablement, sous chaque vidéo de dégustation postée depuis 2020, un commentaire qui pose la même question : pourquoi dit-on « sa mère la pute » pour dire que c'est bon ? La réponse tient en une brioche, une caméra frontale, et une expression d'argot qui existait bien avant TikTok mais qui n'avait jamais eu un porte-voix pareil.

Une insulte qui a arrêté d'insulter

Sur le papier, « sa mère la pute » est une grossièreté, cousine de « fils de pute » ou « ta mère la chienne ». Mais dans l'argot des cités et du rap français, « sa mère » a pris son indépendance depuis longtemps : accolé à n'importe quelle phrase, il ne vise plus personne en particulier, il sert seulement à multiplier l'intensité de ce qui vient d'être dit. Les dictionnaires d'argot en ligne comme dico2rue ou les glossaires de punchlines de rap le confirment : le mot fonctionne comme une exclamation pure, capable d'exprimer aussi bien la colère que l'admiration. Le même réflexe existe dans d'autres langues (« son of a bitch » en anglais, « hijo de puta » en espagnol) : l'insulte familiale sert de juron passe-partout. « Sa mère la pute » en est simplement la version la plus intense, celle qu'on sort quand un simple « sa mère » ne suffit plus.

Ce glissement du rap vers le langage courant s'est déjà vu ailleurs sur la plateforme : la punchline « t'as vu la bête de phrase » a connu exactement le même chemin, en passant du superlatif de rappeur au commentaire réflexe sous n'importe quelle vidéo.

La brioche qui a tout déclenché

L'expression existait déjà dans la bouche des ados avant les réseaux sociaux. Mais c'est une vidéo bien précise qui l'a transformée en mème filmable et copiable à l'infini : quelqu'un, face caméra, mord dans une brioche et lâche, la bouche pleine, un « comment c'est bon sa mère la pute » exagéré, presque chanté, qui traîne en longueur sur la dernière syllabe. Le format est devenu culte parce qu'il coche toutes les cases du mème TikTok idéal : un texte court, une réaction disproportionnée, et un objet totalement anodin (une brioche industrielle, pas un plat gastronomique) qui rend le contraste comique.

Impossible en revanche de retrouver la toute première vidéo. Dès l'été 2020, des dizaines de comptes TikTok et YouTube publient chacun leur propre version, parfois avec « brioche », parfois avec un « pain au chocolat » ou un simple sandwich, sans qu'aucun ne revendique la paternité du format. C'est le même mystère que celui du « tape pas contre le mur gros » né sur Snapchat à la même époque : une phrase circule d'écran en écran, chacun la refait à sa sauce, et la question « qui a commencé ? » finit par n'avoir plus vraiment de sens.

Un moule qui marche avec n'importe quel bruit ou n'importe quel plat

Ce qui a fait durer le mème, c'est qu'il ne dépend d'aucun visage précis : n'importe qui peut le refaire avec n'importe quelle nourriture, ce qui explique qu'il ait autant de variantes que de comptes qui le postent. Sur x-memes, le tag « zerla67 » attaché au clip renvoie à l'un des nombreux comptes de republication qui ont fait tourner le format sans jamais en revendiquer l'origine, à la manière des comptes qui recyclent en boucle « c'est quoi ce bruit de golmon », un autre réflexe sonore né devant une caméra de cuisine et devenu, lui aussi, un mème sans auteur officiel.

La famille des mots d'argot qui deviennent des mèmes sans qu'on sache jamais qui les a lancés est d'ailleurs plus large qu'on ne le pense : le « heja » qui s'affiche sous toutes les vidéos d'animaux qui se battent suit la même trajectoire, un mot de rue capté par hasard qui finit collé sous des contenus qui n'ont plus rien à voir avec son sens de départ.

Toujours vivant, moins choquant qu'il n'y paraît

Six ans après ses premières apparitions, le format n'a pas vieilli : il ressort à chaque nouvelle tendance culinaire, des wraps TikTok aux burgers viraux, toujours avec la même mécanique de bouche pleine et de cri final. Ce qui frappe surtout, c'est le décalage entre la brutalité apparente de la formule et son usage réel : personne, en la disant, ne pense insulter qui que ce soit. C'est devenu un simple accusé de réception gustatif, au même titre qu'un « wesh » ou un « énorme ». D'ailleurs, la palette des réactions disproportionnées face à une nourriture ou un objet trop impressionnant a ses propres classiques sur la plateforme, du sobre « énorme » jusqu'aux variantes les plus bruyantes du bruit de golmon signé AD Laurent.

Ce qui rend ce mème particulièrement français, ce n'est donc pas la brioche elle-même, mais la manière dont une insulte de cour de récré a fini par devenir un compliment universel, décliné par des milliers d'ados qui n'ont probablement jamais réfléchi une seconde à l'étymologie de ce qu'ils criaient devant leur goûter.

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