il y a 2 heures (modifié il y a 2 heures)
« Comme c'est bizarre » : la punchline rituelle de Zemmour n'est pas un tic, c'est une technique — et Internet en a fait un mème
guillaume
« Comme c'est bizarre » : la punchline rituelle de Zemmour n'est pas un tic, c'est une technique — et Internet en a fait un mème
Il suffit de dire « comme c'est bizarre » sur un plateau télé français pour qu'une partie de l'audience pense immédiatement à la même personne. Le clip C'est bizarre, qui circule sur les réseaux depuis plusieurs années, capture ce moment précis : Éric Zemmour, sourcils levés, qui feint la surprise devant une coïncidence qu'il vient lui-même de souligner. La phrase n'a rien d'un lapsus. C'est un outil rhétorique que l'ancien chroniqueur a répété si souvent, sur des sujets si différents, qu'il a fini par devenir un format à part entière — repris, détourné et moqué bien au-delà de son public d'origine.
Une ficelle plus vieille que CNews
Avant d'être un mème, « comme c'est bizarre » est une figure de style classique du débat polémique : l'insinuation par étonnement feint. Le principe est simple. On énonce un fait, on lui accole un second fait présenté comme une coïncidence troublante, et on laisse l'auditoire tirer la conclusion sans jamais l'énoncer soi-même. Zemmour a rodé ce procédé pendant des années sur le plateau de « Zemmour et Naulleau » (Paris Première, 2011-2019), avant de le retrouver quotidiennement dans « Face à l'Info » sur CNews à partir de 2019. C'est cette régularité, plus que telle ou telle sortie précise, qui a fini par transformer une simple formule en signature reconnaissable entre mille.
Le mème Incroyable hasard - Eric Zemmour illustre bien le mécanisme : un extrait tourné autour d'un débat sur les sanctions contre la Russie, où le chroniqueur pointe, avec la même intonation faussement étonnée, ce qu'il présente comme une coïncidence qui n'en est pas une. Même ressort, décor différent — CNews, l'actualité internationale, et la voix qui monte légèrement sur le mot « hasard ».
Le clip qui a fait le tour du montage
Ce qui fait la différence entre une habitude de plateau et un mème, c'est le moment où des inconnus se mettent à découper, sous-titrer et remixer la séquence sans que son auteur y soit pour grand-chose. Pour Zemmour, ce basculement s'est joué sur plusieurs extraits qui se recoupent et se répondent. Le clip Oh comme c'est bizarre - Eric Zemmour, tourné sur C News autour d'un débat mêlant Angela Merkel et le Brexit, en est un exemple : la punchline y est quasiment identique à celle prononcée des mois plus tôt sur un tout autre sujet, ce qui a beaucoup amusé les internautes qui les ont mis bout à bout.
Une fois le motif identifié, le compte de catalogage « Le répertoire à meme » a fini par lui donner une étiquette officielle sur les réseaux : « C'est bizarre (Zemmour) meme ». À partir de là, la formule est devenue un raccourci culturel : plus besoin de montrer Zemmour à l'image, il suffit d'écrire « comme c'est bizarre » sous un post pour signaler qu'on soupçonne une coïncidence arrangée. Des remixes musicaux ont circulé sur YouTube, calant la phrase sur un beat en boucle, pendant que TikTok multipliait les compilations sous le hashtag consacré.
Quand Quotidien retourne l'arme contre lui
Le twist le plus savoureux de cette histoire, c'est que la formule a fini par se retourner contre son propriétaire. Le compte TikTok de l'émission « Quotidien » a par exemple sous-titré un extrait où Zemmour élude soigneusement une question sur les ventes décevantes de son dernier livre avec un ironique « Oh comme c'est bizarre, Éric Zemmour ne parle pas des ventes de son dernier livre ». L'exercice consiste à lui appliquer sa propre technique : pointer une omission, la qualifier de coïncidence suspecte, et laisser le public compléter. Le mème avait quitté le simple registre de l'imitation pour devenir une arme de commentaire politique réutilisable par n'importe qui, sur n'importe quel sujet.
C'est un schéma qu'on retrouve régulièrement dans le paysage des punchlines politiques françaises devenues mèmes : une expression prononcée dans un contexte précis finit par se détacher entièrement de son origine pour devenir un outil générique. C'était déjà le cas du « Finito » lâché par Macron en plein débat, qui a servi de conclusion comique à des situations n'ayant plus rien à voir avec la présidentielle. « Comme c'est bizarre » suit exactement la même trajectoire : le nom de son auteur reste attaché à la formule, mais son usage a largement débordé le bonhomme.
Un format toujours vivant
Ce qui distingue ce mème d'un simple running gag oublié en quelques semaines, c'est sa capacité à ressurgir à chaque nouvelle polémique impliquant Zemmour, mais aussi à s'exporter vers d'autres personnalités politiques dont les éditorialistes ou les internautes soulignent les « coïncidences » supposées — la mécanique de l'insinuation par étonnement feint n'étant évidemment pas exclusive à un seul homme politique. Sur x-memes, la déclinaison originale garde toutefois une place à part : c'est elle qui a donné son nom au phénomène, et qui reste la référence citée en premier quand on veut expliquer d'où vient l'expression.
Le clip continue de tourner sur les mêmes ressorts qu'à ses débuts : une intonation reconnaissable entre mille, une pause calculée avant le mot « bizarre », et un public qui sait déjà, avant même la fin de la phrase, ce qui va suivre. Rarement une figure de style aura été aussi efficacement transformée en produit culturel autonome — au point que la question n'est plus de savoir si Zemmour le dira encore, mais laquelle de ses prochaines sorties fournira le prochain extrait à découper.





