Quand quelque chose dépasse les bornes, qu'il s'agisse d'un match raté, d'un plat douteux ou d'une tenue de soirée, une phrase revient sous les posts français :
« Oulala, c'est la décadence ! »
Le mème « Oulala c'est la décadence » se joue sur le ton : une indignation théâtrale, presque chantée, que les internautes recyclent pour dramatiser des broutilles. Son point de départ, lui, n'a rien d'anodin, et mérite d'être raconté avec précision.
Un micro-trottoir du Petit Journal
L'extrait provient du Petit Journal, l'émission d'actualité de Canal+ présentée à l'époque par Yann Barthès. Selon un billet du blog « Livret de famille » de franceinfo daté du 25 octobre 2012, l'équipe de l'émission avait interrogé, lors d'une manifestation contre le mariage pour tous, une femme qui jugeait l'homosexualité « contre-nature » et annonçait que la colère de Dieu allait s'abattre sur la France. La phrase « c'est la décadence » fait partie de ses propos. Konbini avait de son côté repris le sujet sous le titre « Hallucinant : la militante homophobe du Petit Journal », vidéo à l'appui.
Il faut le dire clairement : à l'origine, la séquence documente un discours militant, et la phrase est prononcée au premier degré. Nous ne donnons pas le nom de la personne interrogée : il s'agit d'une anonyme, filmée dans un micro-trottoir, et le mème n'a pas besoin de son identité pour exister.
Du sérieux au second degré
Comment un extrait pareil devient-il une réplique de réaction ? Par le détournement habituel : on isole trois mots, on garde l'intonation, on oublie le contexte. Le « Oulala » traînant, la fausse horreur du ton, tout se prête à l'emploi ironique.
Les traces écrites les plus anciennes que nous avons retrouvées sont tardives par rapport à la diffusion. Un tweet du 6 décembre 2015 cite déjà la phrase et la rattache à une interview du Petit Journal. Un fil de juillet 2016 sur le forum Blabla 18-25 ans de jeuxvideo.com, consacré à des stickers « Oulala, c'est la décadence », la décrit aussi comme issue d'un micro-trottoir de l'émission. Nous n'avons pas pu consulter la vidéo d'origine elle-même : le détail exact de la séquence repose donc sur ces comptes rendus de presse et de forum, ce qui invite à la prudence sur tout ce qui dépasse ce qui est cité ici.
Ce passage par les stickers est révélateur. Comme d'autres répliques françaises, le mème a circulé d'abord comme un fragment sonore et visuel, glissé dans les discussions de forum avant d'arriver sur TikTok, où des vidéos reprennent aujourd'hui le son sous le mot-clé de la phrase.
Ce que le mème dit aujourd'hui
Aujourd'hui, l'usage dominant est celui de l'outrance feinte. On sort la réplique pour commenter une mode absurde, un comportement de voisin, une polémique sans enjeu. C'est la même mécanique que celle de Je suis outré, le jeune homme en costume de banane qui feint l'indignation, ou de « Attention grenade, attention les jeunes c'est la révolution », où une manifestation devient un spectacle.
Le cousin le plus proche reste le cri de ralliement détourné : « On prend la Bastille », né dans les cortèges de gilets jaunes, dont nous avons déjà raconté l'histoire dans Pourquoi personne n'a jamais vraiment pris la Bastille. Même schéma : une parole sincère, captée par une caméra, que le second degré finit par vider de son contexte.
Il reste une ambiguïté que ce mème n'a jamais levée. Celui qui le dégaine pour un match nul ne cite pas la même chose que celle d'origine, mais il en emprunte quand même la voix. Savoir d'où vient la phrase permet au moins de choisir en connaissance de cause quand on la ressort.
À voir sur X-Memes
- Parodie Pascal Praud, Palmashow : la télé d'info passée à la moulinette de la parodie.
- Pas vrai ! Mensonge ! : un autre débat télé devenu réplique de refus.
- Qui s'en branle ? : la manif détournée en indifférence.
- C'est honteux ! : l'indignation version René Malleville.




