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En interview, Orelsan a toujours la même parade depuis quinze ans : « Ah c'est marrant »
guillaume
Beaucoup tapent un jour « pourquoi Orelsan dit tout le temps ah c'est marrant » après avoir vu passer une énième compilation de ses interviews. La réponse tient en un tic verbal, un entretien chez Clique et un rappeur suffisamment malin pour retourner la moquerie à son avantage.
Un réflexe qui revient dans toutes ses interviews
Aurélien Cotentin, alias Orelsan, a une manière bien à lui de gagner du temps face à une question qui le prend de court, l'embarrasse ou le fait sourire malgré lui : il lâche un « Ah, c'est marrant » avant d'enchaîner sur autre chose, ou de ne jamais vraiment répondre. Le tic s'observe dans la quasi-totalité de ses passages médiatiques depuis le début des années 2010, mais c'est surtout dans ses longs entretiens chez Clique, l'émission de Mouloud Achour lancée sur Canal+ en 2013, qu'il s'illustre le plus. Orelsan y est revenu à plusieurs reprises, notamment lors d'un entretien en deux parties diffusé en octobre 2017 autour de la sortie de son album La Fête est finie. Le procédé rappelle, en plus feutré, la gêne muette qu'affiche Kaaris quand une question le prend au dépourvu : deux façons différentes, chez deux rappeurs, de meubler un blanc en interview.
Le procédé n'a rien d'un hasard isolé : c'est sa fréquence, répétée d'interview en interview, sur des sujets parfois très différents, qui a fini par sauter aux yeux des internautes qui regardaient ces entretiens en boucle.
Comment le tic est devenu mème
Le basculement se produit quand des internautes se mettent à recouper les extraits. Un montage compilant plusieurs occurrences du « Ah c'est marrant » d'Orelsan, assemblé à partir d'extraits repérés notamment via le compte Twitter Emma14123, circule sur YouTube dès janvier 2019 sous forme de compilation. L'effet comique tient à la répétition : vu bout à bout, le tic devient une signature reconnaissable entre mille, presque un running gag involontaire.
À partir de là, le mème suit un chemin classique : extraction du son, transformation en effet sonore de soundboard, puis diffusion sur TikTok et Twitter/X sous forme de réaction toute faite, un peu à la manière du « wah y'en a des mots » de Kameto qui a fait le même trajet dans le milieu du streaming. On l'utilise pour commenter, l'air de rien, une punchline ratée, une excuse peu convaincante ou une réponse qui tourne autour du pot — l'inverse du « cheh » qui, lui, célèbre une victoire plutôt qu'un embarras.
Quand Orelsan récupère son propre mème
Ce qui distingue ce mème d'un simple clip moqueur, c'est la réaction du principal intéressé. Interrogé sur ces compilations qui tournent à son sujet, Orelsan a expliqué que les mèmes où on le voit dire « Ah c'est marrant » le font lui-même rire — une posture assez rare chez un artiste habituellement sur ses gardes en interview. Plutôt que de subir la blague, il choisit de la cautionner publiquement.
Il va même plus loin en 2021. Sur l'album Civilisation, sorti le 19 novembre de cette année-là, le morceau Casseurs Flowters Infinity, enregistré avec son acolyte Gringe sous le nom du duo Casseurs Flowters, contient un clin d'œil assumé : la ligne « Ah c'est marrant, ça m'fait pas marrer » reprend très exactement l'expression devenue virale, mais en la retournant contre elle-même. C'est le mouvement inverse de celui d'un Rohff découvrant en direct que Migos est un groupe : là où l'un subit sa punchline malheureuse des années durant, Orelsan, lui, se réapproprie la sienne avant que quiconque ait le temps de la lui ressortir une fois de trop.
Un statut à part dans le paysage des mèmes musicaux français
Le « Ah c'est marrant » d'Orelsan a ceci de particulier qu'il ne repose ni sur une punchline choc ni sur un clash, contrairement à la plupart des mèmes nés du rap français. C'est un tic de langage presque banal, le genre de réflexe verbal que n'importe qui pourrait avoir en interview, mais que la répétition et le montage ont transformé en signature reconnaissable. Le sound reste actif comme effet sonore sur les plateformes de soundboard et continue de circuler en réaction sous des vidéos où quelqu'un botte en touche ou masque sa gêne derrière un sourire.
Il illustre aussi une dynamique plus large : celle des artistes qui, plutôt que de laisser un mème s'installer contre eux, choisissent de le retourner en clin d'œil dans leur propre œuvre — un exercice d'équilibriste qu'Orelsan réussit visiblement mieux que la plupart de ses confrères.






