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Pepe the Frog : comment un personnage de BD indépendante est devenu le mème le plus controversé d'Internet

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Pepe the Frog : comment un personnage de BD indépendante est devenu le mème le plus controversé d'Internet

Peu de mèmes ont connu une trajectoire aussi vertigineuse que celle de Pepe the Frog. Né d'un simple dessin dans une bande dessinée indépendante, cette grenouille verte au tee-shirt bleu est devenue tour à tour icône de la culture geek, symbole de haine classé par une organisation de défense des droits civiques, puis étendard d'un mouvement pro-démocratie à des milliers de kilomètres de son lieu de naissance. Retour sur l'histoire d'un personnage que son propre créateur a fini par ne plus reconnaître.

Origines

Pepe naît en 2005 sous le crayon de Matt Furie, un illustrateur américain, dans le cadre de son webcomic Boy's Club. Cette BD met en scène quatre colocataires anthropomorphes — dont Pepe, la grenouille — dans des situations absurdes et potaches typiques de la vie étudiante. Furie publie d'abord ses planches sur Myspace en 2005. C'est dans l'une d'elles que naît la réplique qui fera la légende du personnage : surpris en train d'uriner avec le pantalon complètement baissé plutôt que simplement descendu, Pepe répond à la remarque d'un colocataire par un laconique « feels good man » (« ça fait du bien, mec »). Cette phrase, à l'origine anodine, deviendra le point de départ de toute la culture mémétique qui suivra.

Propagation

L'histoire bascule en 2008, lorsque la planche contenant la réplique « feels good man » est scannée et postée sur le forum /b/ de 4chan, souvent décrit comme le foyer permanent du personnage. Les utilisateurs du forum s'emparent immédiatement de l'image : ils détourent le visage de Pepe, le recolorent, l'associent à des dizaines d'expressions différentes pour exprimer des émotions précises — la tristesse avec « Sad Frog », la satisfaction avec « Smug Frog ». Le mème essaime ensuite sur Gaia Online, Tumblr, puis plus largement sur les réseaux sociaux. Vers 2015, Pepe est devenu l'un des mèmes les plus populaires de 4chan et de Tumblr, repris jusque par des célébrités comme Katy Perry ou Nicki Minaj sur leurs propres comptes.

C'est précisément ce succès grand public qui va provoquer un tournant radical. Une partie des utilisateurs de 4chan, agacés de voir leur mème récupéré par les « normies », se mettent à produire des versions volontairement extrêmes et provocatrices du personnage pour se le réapproprier. À partir de 2015-2016, ces variantes sont peu à peu détournées par la mouvance identitaire et suprémaciste américaine, qui en fait un symbole de ralliement, notamment pendant la campagne présidentielle de 2016. En 2016, l'Anti-Defamation League (ADL) ajoute Pepe à sa base de données de symboles de haine, tout en précisant que la grande majorité des usages du personnage restent parfaitement inoffensifs.

Variations notables

Au-delà de « Sad Frog » et « Smug Frog », d'innombrables variantes voient le jour au fil des années : Pepe habillé en différents personnages, Pepe dans des montages politiques, ou encore les « Rare Pepes », un projet artistique collaboratif lancé entre 2016 et 2018 qui a donné naissance à plus de 1 700 œuvres originales autour du personnage, échangées comme des jetons non fongibles (NFT) sur la blockchain Counterparty — une préfiguration du marché NFT qui explosera quelques années plus tard.

Fait notable, le personnage a aussi été récupéré dans un sens totalement opposé à sa dérive identitaire américaine : lors des manifestations pro-démocratie de Hong Kong en 2019, les militants adoptent Pepe comme symbole de résistance face au pouvoir chinois, l'affichant sur des banderoles et dans des dessins muraux, loin de toute connotation haineuse.

Aujourd'hui

Matt Furie, dépassé par la récupération politique de sa création, a multiplié les prises de parole publiques et les actions en justice contre des organisations et personnalités utilisant Pepe à des fins qu'il juge contraires à l'esprit original du personnage — allant jusqu'à « tuer » symboliquement Pepe dans une planche de 2017 avant de le ressusciter. Son combat pour reprendre le contrôle de son image est au cœur du documentaire Feels Good Man, sorti en 2020, qui retrace toute cette trajectoire, de la BD indépendante au symbole politique mondial.

Aujourd'hui, Pepe reste un cas d'école unique dans l'histoire des mèmes : un même visage capable de signifier à la fois la joie potache d'un dessin d'étudiant, la haine identitaire et la résistance démocratique, selon qui s'en empare et dans quel contexte. Il illustre à lui seul la vitesse et l'imprévisibilité avec lesquelles Internet peut s'approprier — et parfois dénaturer — la création d'un artiste.


Écrit par guillaume

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