il y a 8 heures (modifié il y a 8 heures)
Pas mal, non ? C'est français : comment un détournement culte de Canal+ est devenu le mème de la fierté hexagonale
guillaume

Origines
Tout part de La Classe américaine, sous-titré Le Grand Détournement, un téléfilm de 72 minutes réalisé par Michel Hazanavicius et Dominique Mézerette pour Canal+ en 1993 — il s'agit du tout premier long format de Hazanavicius, qui obtiendra vingt ans plus tard l'Oscar du meilleur film pour The Artist. Le concept est unique en son genre : à l'occasion du centenaire du cinéma et des soixante-dix ans de la Warner Bros, le studio américain accorde à Canal+ le droit exceptionnel de puiser dans son catalogue de plusieurs milliers de titres. Hazanavicius et Mézerette découpent alors des extraits d'une cinquantaine de vieux films Warner, mettant en scène des stars comme John Wayne, Paul Newman ou Kirk Douglas, et les redoublent entièrement avec de nouveaux dialogues pour raconter une tout autre histoire : celle de la mort de George Abitbol, présenté comme « l'homme le plus classe du monde », en pastiche assumé de Citoyen Kane.
C'est dans ce montage que naît la scène culte. Les images utilisées viennent en réalité d'un tout autre film, la comédie américaine Start the Revolution Without Me (1970), tournée dans le parc du château de Vaux-le-Vicomte, où Orson Welles apparaissait à l'origine en simple narrateur historique. Dans La Classe américaine, ce même Welles est redoublé pour interrompre brutalement le film, furieux d'y reconnaître un plagiat de son propre Citoyen Kane. Avant de se faire abattre et de tomber dans un bassin, il désigne le château avec un aplomb comique et lâche : « Pas mal, non ? C'est français. » Le film n'a été diffusé qu'une seule fois, le 31 décembre 1993 sur Canal+, la Warner n'ayant cédé les droits que pour une diffusion unique.
Propagation
Cette diffusion unique aurait pu condamner La Classe américaine à l'oubli. C'est l'inverse qui se produit : des cassettes VHS enregistrées ce soir-là circulent entre passionnés pendant plus d'une décennie, transformant le téléfilm en objet de culte transmis presque clandestinement. Le vrai tournant survient à la fin des années 2000, lorsqu'une version numérisée à partir des bandes Betacam originales est réalisée dans des studios parisiens, aux alentours de 2008-2009, et commence à circuler sur Internet. Le film trouve alors un public bien plus large que celui des seuls noctambules de 1993, et ses répliques — à commencer par « Bonjour, c'est moi Orson Welles » ou « Pas mal, non ? C'est français » — s'installent durablement dans le langage des cinéphiles puis des internautes.
La bascule vers le mème tel qu'on le connaît aujourd'hui s'opère surtout à partir du début des années 2020, quand la phrase quitte le cercle des amateurs du film pour devenir une légende toute faite, réutilisée sur Twitter, Reddit et TikTok en dehors de tout contexte cinéphile. Elle sert désormais à commenter, souvent avec un clin d'œil d'autodérision, n'importe quelle réalisation française qui impressionne — un monument, une prouesse technique, une invention, un plat, un exploit sportif.
Variations notables
Le détournement d'origine a lui-même engendré d'innombrables détournements de second niveau. Sur les réseaux, la formule est associée aux photos les plus variées : architecture, gastronomie, innovations industrielles, exploits sportifs français, ou au contraire objets modestes et rigolos qu'on affuble ironiquement du même commentaire grandiloquent, pour créer un décalage comique. Des comptes humoristiques et des marques s'en emparent également sur LinkedIn ou Instagram pour vanter, au second degré, un produit ou un savoir-faire « made in France ». Le succès de la formule tient beaucoup à sa structure : une image qui impose le respect, suivie d'une chute minimaliste qui réduit tout à une seule origine géographique, ce qui fonctionne aussi bien pour un chef-d'œuvre que pour un gag volontairement dérisoire.
Aujourd'hui
Plus de trente ans après sa diffusion unique, La Classe américaine reste une référence vivante de la culture internet francophone, régulièrement citée par des humoristes, des créateurs de contenu et des internautes qui n'ont parfois jamais vu le film en entier. « Pas mal, non ? C'est français » a pris son indépendance vis-à-vis de son film d'origine pour devenir une formule toute faite du répertoire mémétique français, oscillant entre fierté nationale sincère et autodérision. Le mème illustre aussi une dynamique propre à l'ère numérique : un objet culturel confidentiel, né d'un bricolage télévisuel des années 90 et longtemps invisible faute de rediffusion, a pu ressusciter et se réinventer grâce à sa numérisation et à sa circulation virale, des décennies après sa création.

