D'où vient la réplique « Pas mal, non ? C'est français » ? Tu la lis sous chaque photo de monument, de plat ou d'exploit tricolore. Elle sort d'un téléfilm Canal+ diffusé une seule fois, le 31 décembre 1993.
Un film monté avec le catalogue Warner
La Classe américaine, sous-titré Le Grand Détournement, est un téléfilm de 72 minutes réalisé par Michel Hazanavicius et Dominique Mézerette pour Canal+ en 1993. C'est le tout premier long format de Hazanavicius, qui décrochera vingt ans plus tard l'Oscar du meilleur film pour The Artist.
Le concept n'a jamais été refait. Pour le centenaire du cinéma et les soixante-dix ans de la Warner Bros, le studio américain accorde à Canal+ un droit exceptionnel : piocher dans son catalogue de plusieurs milliers de titres. Hazanavicius et Mézerette découpent des extraits d'une cinquantaine de vieux films Warner — avec John Wayne, Paul Newman, Kirk Douglas — et les redoublent entièrement avec de nouveaux dialogues. Ça raconte la mort de George Abitbol, « l'homme le plus classe du monde », en pastiche assumé de Citizen Kane.
Orson Welles, un château et un bassin
La scène culte vient d'ailleurs. Les images sont tirées de Start the Revolution Without Me (1970), tournée dans le parc du château de Vaux-le-Vicomte, où Orson Welles jouait un simple narrateur historique.
Dans La Classe américaine, ce même Welles est redoublé pour interrompre brutalement le film, furieux d'y reconnaître un plagiat de son Citizen Kane. Juste avant de se faire abattre et de tomber dans un bassin, il désigne le château avec un aplomb magnifique : « Pas mal, non ? C'est français. »
La Warner n'ayant cédé les droits que pour une diffusion unique, le film ne passe qu'une fois, le soir du 31 décembre 1993.
Dix ans de VHS sous le manteau
Cette diffusion unique aurait dû tuer le film. C'est l'inverse. Des cassettes VHS enregistrées ce soir-là circulent entre passionnés pendant plus d'une décennie. Le téléfilm devient un objet de culte transmis presque clandestinement.
Le tournant arrive à la fin des années 2000. Une version numérisée à partir des bandes Betacam originales est réalisée dans des studios parisiens, vers 2008-2009, et se met à circuler sur Internet. Le public dépasse largement les noctambules de 1993. Les répliques — « Bonjour, c'est moi Orson Welles », « Pas mal, non ? C'est français » — entrent dans le langage des cinéphiles, puis des internautes.
Un monument, un plat, ou n'importe quoi
La bascule vers le mème se fait au début des années 2020. La phrase quitte le cercle des amateurs du film pour devenir une légende toute faite sur Twitter, Reddit et TikTok, sans aucun contexte cinéphile. Elle commente n'importe quelle réalisation française qui impressionne : un monument, une prouesse technique, une invention, un plat, un exploit sportif.
Le second degré fait le reste. Sur les réseaux, la formule s'accroche aussi à des objets modestes ou ridicules, pour le décalage. Des comptes humoristiques et des marques s'en emparent sur LinkedIn ou Instagram pour vanter un savoir-faire « made in France ». Il existe même des déclinaisons régionales, comme Pas mal non ? C'est Aveyronnais.
Tout tient dans la structure : une image qui impose le respect, puis une chute minimaliste qui réduit tout à une origine géographique. Ça marche pour un chef-d'œuvre comme pour un gag.
Plus de trente ans après, Pas mal non ? C'est français est cité par des humoristes, des créateurs et des internautes qui n'ont souvent jamais vu le film en entier.
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