Ça vient d'où, « La stupéfaction m'envahit » ? Tu l'as vu passer sous des tweets sans aucun intérêt, collé sur un visage qui hurle, mains sur les joues. Le visage a plus d'un siècle. La phrase, beaucoup moins.

Le Cri, peint à Berlin en 1893

Le visage descend directement du Cri (The Scream), l'œuvre la plus connue du peintre norvégien Edvard Munch, réalisée en 1893 à Berlin. Munch voulait représenter une angoisse ressentie pendant une promenade au bord d'un fjord : une silhouette bouche ouverte, yeux écarquillés, mains sur les tempes, sous un ciel strié de couleurs vives.

Le tableau connaît une première grande exposition internationale dans les années 1950. Puis la consécration populaire en 1961, quand il fait la couverture du magazine Time pour illustrer un article sur l'anxiété moderne.

Depuis, la composition est devenue un raccourci universel de l'effroi. Le masque du slasher Scream s'en inspire directement. L'emoji 😱 aussi. Sur Internet, on croise beaucoup de reproductions en sculpture de ce visage hurlant, photographiées dans des parcs ou des expositions. C'est ce genre de photo qui sert de support au mème.

Parler comme un marquis pour commenter un tweet

L'image ne suffit pas. Tout le comique vient de la légende. « La stupéfaction m'envahit » appartient à une famille de formulations volontairement désuètes et ampoulées. Dans la même veine : « Qu'ouïs-je ? », « Comment donc ? ».

Les internautes français les emploient au second degré pour réagir à une info anodine ou à une bêtise, en écho au langage du théâtre et de la littérature des XVIIᵉ et XVIIIᵉ siècles. Le ressort, c'est le contraste : un vocabulaire suranné plaqué sur un sujet trivial. Un tweet absurde, une anecdote du quotidien. Exactement le même mécanisme que Je suis outré, la version courte du même faux scandale.

Le pic sur X entre 2022 et 2024

L'expression circule massivement sur X (ex-Twitter) entre 2022 et 2024, reprise par des comptes d'actualité et par des milliers d'utilisateurs pour ponctuer une réaction outrée ou faussement choquée.

Elle essaime ensuite bien au-delà : les forums, dont celui de Jeuxvideo.com, Instagram, LinkedIn, et les plateformes d'images comme Memedroid.

Quand la formule devient elle-même une blague

Le succès a un effet secondaire. La phrase devient un cliché identifiable du langage internet. Dès 2023, le site Twog publie un article au titre ironique : « Ne dites plus la stupéfaction m'envahit mais je suis chokbar de bz ». Le signal est clair — l'expression est passée de trouvaille drôle à tic de langage assez connu pour être parodié.

Autour du noyau, plusieurs variantes tournent dans le même registre pseudo-classique : « Comment donc ? », « Qu'ouïs-je ? La stupéfaction m'envahit », ou des versions rallongées et théâtralisées pour forcer l'exagération. La contre-parodie repérée par Twog remplace le soutenu par de l'argot contemporain. Les internautes adorent retourner leurs propres codes une fois qu'ils deviennent trop familiers.

Côté image, le visage hurlant de Munch continue sa vie propre dans une infinité de détournements sans rapport avec cette légende. Le tableau reste un gabarit universel de l'effroi.

Aujourd'hui, La stupéfaction m'envahit sert toujours à réagir à une info insignifiante ou grotesque. Plus d'un siècle après, le visage halluciné de Munch n'a rien perdu de sa force.

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