il y a 8 heures (modifié il y a 8 heures)
Hide the Pain Harold : comment le sourire crispé d'un mannequin hongrois est devenu le symbole planétaire de la douleur cachée
guillaume
Un grand-père au sourire un peu trop large, les mains jointes devant un ordinateur portable, le regard qui semble dire tout le contraire de ce que ses lèvres affichent. Ce visage-là, des centaines de millions d'internautes l'ont croisé sans forcément connaître son nom : Harold, ou plutôt András Arató, l'homme qui « cache la douleur » depuis plus d'une décennie.
Origines
Tout commence à Budapest, où András István Arató, ingénieur électricien hongrois né en 1945, se fait repérer par un photographe alors qu'il montre ses propres photos de vacances. Entre 2010 et 2011, on l'invite à poser pour des banques d'images comme Dreamstime : des centaines de clichés le montrent souriant dans des situations du quotidien, derrière un ordinateur, en blouse de médecin, une tasse de café à la main. Le photographe lui demande simplement de sourire pour la caméra.
C'est ce sourire, justement, qui va tout déclencher. Le 13 septembre 2011, un utilisateur du forum Facepunch, sous le pseudonyme Greenen72, publie une série de ces photos de stock, encore floutées du filigrane Dreamstime. L'expression du visage d'Arató, ce sourire qui semble masquer un malaise ou une souffrance intérieure, frappe immédiatement les utilisateurs du forum. C'est là que naît le surnom « Hide the Pain Harold ».
Propagation
Le succès est rapide. Dès le 23 octobre 2011, une page Facebook dédiée à Harold voit le jour, suivie de peu par une diffusion massive sur 4chan, Reddit et Imgur. Les internautes accolent aux photos des légendes qui jouent toutes sur le même ressort comique : un sourire figé qui dissimule mal une détresse, une fatigue ou une gêne profonde. « Quand tu dis à ton patron que tout va bien, alors qu'intérieurement tu craques » devient l'archétype de la légende Harold.
Le mème doit beaucoup à la structure même de l'univers des photos de stock : Arató a posé pour des centaines de clichés différents, dans des dizaines de mises en situation, ce qui offre aux créateurs de mèmes un stock quasi inépuisable d'images à détourner, toutes reconnaissables au même visage et au même sourire ambigu.
Pendant plusieurs années, l'identité de l'homme derrière Harold reste un mystère pour la majorité des internautes qui partagent son image. Ce n'est que le 3 mars 2016 qu'András Arató lève le voile lui-même, en se présentant sur le réseau social russe VK, révélant qu'il est bien vivant, retraité, et parfaitement conscient de sa célébrité virale.
Variations notables
Une fois son identité connue, Arató ne fuit pas sa popularité, il l'embrasse pleinement. Il commence à apparaître dans des publicités officielles pour des marques comme Coca-Cola, Vodafone ou encore la marque de collants Sheertex, jouant volontairement sur son image de « monsieur qui sourit envers et contre tout ». Il donne aussi des conférences TED, participe à des événements liés à la culture internet et entretient une présence active sur les réseaux sociaux, où il partage régulièrement de nouvelles photos dans le même esprit que celles qui l'ont rendu célèbre.
Le mème lui-même continue de se décliner à l'infini : montages sur le monde du travail, de la vie de couple, de la parentalité, du sport ou de la politique, toujours avec ce même principe, une légende qui raconte une petite tragédie du quotidien, illustrée par un sourire qui n'y croit manifestement pas.
Aujourd'hui
Près de quinze ans après son apparition sur un forum, Harold reste l'un des visages les plus reconnaissables d'Internet, souvent cité aux côtés de Success Kid ou Grumpy Cat parmi les mèmes de photos de stock les plus durables. Son succès tient à son universalité : le sourire qui masque la fatigue ou la contrariété est une expérience humaine que chacun reconnaît instantanément, sans barrière de langue ni de culture.
Au-delà de l'humour, Harold est devenu, malgré lui puis avec lui, une sorte d'icône de la résilience et de l'autodérision face à l'âge, mais aussi un cas d'école souvent cité pour illustrer comment une simple photo de stock, pensée pour illustrer des contenus génériques, peut échapper totalement à son usage prévu et devenir un langage visuel partagé par des centaines de millions de personnes.

