Tape « c'est honteux » dans la barre de recherche TikTok et tu tombes toujours sur le même homme : un Marseillais aux cheveux mi-longs, les yeux écarquillés, qui hurle ces deux mots dans une caméra tremblante comme si le monde entier venait de s'effondrer. Le clip tourne depuis des années, ressort à chaque polémique, chaque arbitrage contesté, chaque augmentation de prix — et pourtant, la plupart des gens qui le repostent ne savent pas d'où vient le mème « c'est honteux », ni qui est l'homme qui l'a rendu culte.
Il s'appelait René Malleville. Et son histoire commence très loin d'un plateau télé.
Du dépôt de bus au perchoir syndical
René Malleville est né le 1er décembre 1947 à Carcassonne. Il devient chauffeur à la Régie des Transports de Marseille (RTM), où il se fait remarquer moins pour sa conduite que pour son caractère. En 1984, plutôt que de rejoindre un syndicat existant, il crée le sien et mène plusieurs grèves et blocages qui marquent l'histoire sociale locale. Il finira même conseiller municipal.
C'est ce même tempérament — direct, bruyant, jamais à court d'indignation — qui va faire de lui une figure médiatique bien avant l'ère des mèmes. Supporter inconditionnel de l'OM, René Malleville tient pendant plus de quinze ans une chronique sur Le Phocéen, site d'actualité marseillais, où « La Minute de René » devient un rendez-vous attendu des supporters. On y retrouve déjà tout ce qui fera son succès plus tard sur les réseaux : la voix qui monte, le sourcil qui se lève, et cette manière bien à lui de déclarer une injustice « honteuse » avant même d'avoir fini sa phrase.
Le passage éclair chez Hanouna
En septembre 2020, Cyril Hanouna repère ce franc-parler et l'engage comme chroniqueur sur « Touche pas à mon poste », sur C8. L'expérience tourne court : lassé des moqueries de plateau, René Malleville quitte l'émission dès novembre. Mais le mal — ou plutôt le bien, pour la suite du mème — est fait : ses interventions ont été filmées, découpées, republiées, et un extrait en particulier se détache du lot. Celui où il assène son « C'est honteux ! » avec une intensité presque comique, décorrélée du sujet dont il parle.
C'est cet extrait précis, sorti de son contexte d'origine, qui va devenir le gif et le clip que tout le monde connaît aujourd'hui, bien après la fin de son passage à la télévision.
Un format taillé pour le réemploi
Ce qui fait tenir un mème dans la durée, ce n'est jamais seulement la scène elle-même : c'est sa capacité à s'appliquer à n'importe quoi. « C'est honteux ! » fonctionne exactement comme, dans un registre voisin, le Nonnnn on veut pas de Jean-Marie Bigard : une réaction disproportionnée, sortie d'un contexte télé, qu'on recolle sur n'importe quelle situation du quotidien pour en faire une private joke universelle. On avait déjà raconté comment ce « Nonnnn on veut pas » était devenu le réflexe TikTok pour refuser une soirée ; le mécanisme est le même ici, sauf que René Malleville, lui, n'a jamais fait carrière dans l'humour. Son indignation était sincère, ce qui rend le détournement encore plus drôle.
Le clip a aussi profité d'un terrain déjà défriché par la culture des chroniqueurs de plateau. Les extraits de Pascal Praud qui s'emballe en débat, ou les scènes d'interview surprises façon Vous l'avez manger ? tourné sur Canal+, appartiennent à la même famille : la télé française produit, presque malgré elle, un stock inépuisable de réactions à recycler en mème. « C'est bizarre » d'Éric Zemmour, qu'on avait également documenté sur x-memes, obéit à la même logique de tic verbal capturé et détourné à l'infini.
Un mème qui a survécu à son auteur
René Malleville est mort le 19 septembre 2021 à Marseille, à 73 ans, des suites d'un cancer du pancréas et du foie. Cyril Hanouna et plusieurs de ses anciens chroniqueurs lui avaient rendu hommage à l'antenne. Mais sur les réseaux sociaux, la mémoire de René Malleville ne s'est pas figée dans l'hommage : elle a continué à vivre sous la forme du clip. « C'est honteux ! » n'est pas devenu un mème nostalgique qu'on ressort une fois par an pour se souvenir de lui — c'est un outil de réaction qu'on utilise au quotidien, sans forcément savoir à qui il appartenait à l'origine, exactement comme on utiliserait une insulte toute faite ou une onomatopée.
C'est d'ailleurs ce qui distingue ce mème de beaucoup d'autres nés à la télévision française : la plupart des internautes qui le postent aujourd'hui n'ont jamais vu une minute de « Touche pas à mon poste » avec René Malleville en plateau, et encore moins entendu parler de son passé de syndicaliste à la RTM. Le clip a pris son autonomie, comme un objet culturel détaché de la biographie de l'homme qui l'a produit — ce qui est, d'une certaine façon, la définition même d'un mème réussi.





